Scribulations

Joie du matin, j’ai reçu le tout nouveau tout beau volume de Scribulations, belle revue dodue, au beau papier, belle reliure spirale, avec ici et là à découvrir des petits rajouts collés ou tamponnés à la main et où figurent quatre de mes aquarelles. En très bonne compagnie, comme vous pourrez en juger au sommaire ci-dessous – avec en bonus un dessin à plume de Gaël Dod.

Pour vous procurer la revue, le plus simple me paraît de joindre quelqu’un de la chouette équipe de rédaction qu’au passage je remercie infiniment.

Fausseté

Cet été-là, j’avais vingt ans et je vivais comme une accélération abusive du karma cosmique la montée soudaine de notre chanson la plus objectivement vulgaire, malsaine, dans le haut du classement du top 50. Nous subissions depuis peu chaque jour comme la gueule de bois de la veille, mais de ce bois dont on fait les cagettes et les échardes ; tout allait trop loin, trop vite, et nous, nous étions aussi peu préparés à tout ce qui nous tombait incessamment dessus qu’à un déluge de tuiles jetées de tous les toits tout exprès sur nos têtes.  Nous n’étions que Les Pissenlits, qu’un groupe de lycée, attardé trop longtemps après le lycée, une bande de boniches qui fricotaient avec leurs patrons et que leurs patrons venaient d’épouser. On ne savait même pas un peu se comporter dans le monde.

Notre manager avait lancé toutes sortes d’appels d’offres dans des milieux dont nous n’avions même pas idée pour que des faiseurs de réputation, des faiseurs de looks, des faiseurs de clips et des faiseurs de confettis postulassent : sûrement aux différents budgets alloués d’abord. Et aussi peut-être à l’esprit «attardé» des Pissenlits. Nous espérions vaguement, mais nous ne savions pas quoi. Un vidéaste voulait d’ores et déjà nous rencontrer pour se décider, ou pour nous décider – on était à ce stade où chacun postule à chaque autre, où tout le monde a le mot «opportunité» tamponné en gras sur le front, et où toute rencontre est viciée par l’idée de faire de l’argent ou son équivalent en bruit. Ce postulant-là demandait à nous voir «en vrai» et estimait que des musiciens ne sont jamais si authentiques qu’en studio et en instance de mastering. Pour dire l’authenticité escomptée. On avait dit oui, et  il devait passer le dimanche suivant ; justement il en aurait pile fini avec un spot publicitaire pour (ou alors contre ? Mais ça m’étonnerait) des serviettes hygiéniques anti re-déposition. Ou bien je n’avais pas compris.

J’avais déjà rendez-vous chez une conseillère en com’, greffée sur la situation en vue de nous coacher pour notre campagne de promo à venir – encore une de ces brillantes idées de notre manager qui en pondait plus qu’il ne savait en couver ; au téléphone, elle avait tenu à me donner ses premières impressions de notre passage sur la scène de l’Ombilic. Pour commencer à me préparer : visiblement les gens étaient surpris de ma position au-devant de la scène. À l’applaudimètre des présentations finales, à vrai dire, les deux seuls qui avaient un rab significatif de cris énamourés étaient notre batteur pour de basses raisons de sexual healing, et notre soliste pour son jeu de scène que nous avions baptisé «l’attaque des fourmis». Quant à moi… Il fallait qu’elle me parle. 

Je m’en étais tenu à la résignation anticipée, mais ce yoga crispé n’avait fonctionné que jusqu’à ce que je sonne Corail Consulting à l’interphone. Ensuite, ça avait été beaucoup plus compliqué. Sa stupéfaction glacée en découvrant ma «gueule» en civil au moment de me faire entrer dans la véranda sur cour qui lui tenait lieu de bureau, sa morgue comme embaumée dans la cosmétique haut de gamme, son combishort, sa voix assurée et hautaine pour débiter ses fadaises expertes – c’est en ce temps-là que se jetaient les premières bases de la novlangue et de l’eau tiède – et surtout le fait qu’elle ait délibérément choisi mon manager comme seul interlocuteur à sa hauteur… Très vite, j’étais sorti de mon corps, pour ne plus y revenir jamais. Sur le mur derrière sa chaise il y avait une photo d’elle dans un cadre en poils noirs (comme du pilou mais cher) : un tirage sépia sur Dibond : elle, nue et les yeux bandés, assise sur un canapé, le corps en tension, attendant le plaisir ou le danger. Debout à côté d’elle, sa toute jeune assistante, assistant et aspirant à on ne savait quoi, autant que moi, dont je n’avais compris ni le nom, ni la fonction exacte, et à vrai dire ni l’espèce de tropisme assez végétale qui lui tenait lieu d’être au monde. Sa patronne aspirait tout à elle comme une emballeuse sous vide, et parlait sous elle, extra-lucide aux mains propres, et c’est là que j’ai compris : que cette dame n’était pas que la pauvre conne que j’aurais aimé qu’elle fût, pas non plus que la sale conne qu’elle était un peu obligée d’être, mais qu’elle était aussi, et peut-être d’abord, la bonne personne pour ce job. Du moins le temps que son côté «bête de scène» lui suffirait comme raison d’être. Si tant est qu’il dura autant qu’il pouvait lui suffire à elle. Sa vie, sa splendeur désormais, c’était un sprint ultra serré qui se jouait, entre la maturité et le pourrissement, et  je sus qu’elle était plus lucide sur elle-même que je ne le serais jamais sur moi. Et que c’était bien beau de refuser d’en être rendu là, c’eut été mieux de ne pas le mériter.

Alors quand l’assistante m’a tendu un stylo et indiqué l’endroit au bas de la page, j’ai dû ne pas lire, mais approuver. Et j’ai signé.